
Dans une déclaration qui suscite déjà le débat dans les milieux politiques et académiques, le professeur Albert Kabasele Yenga Yenga, Directeur Général de l’Institut Supérieur des Techniques Appliquées (ISPT), a estimé qu’il ne fallait “plus penser aux élections” en République Démocratique du Congo dans le contexte actuel, tant que Paul Kagame restera à la tête du Rwanda voisin.
Intervenant lors d’une conférence-débat sur la géopolitique régionale organisée à Kinshasa, l’universitaire a lancé : « Tant que Paul Kagame est à Kigali, nous devons garder Félix Tshisekedi à Kinshasa ». Une formule-choc qui appelle, selon lui, à une lecture réaliste des rapports de force dans une région en crise.
Un pays en guerre, pas en campagne
Pour le professeur Kabasele, la priorité absolue pour la RDC n’est pas le calendrier électoral, mais la défense de sa souveraineté et de son intégrité territoriale face aux groupes armés activement soutenus, selon les rapports multiples de l’ONU et des organisations de défense des droits de l’homme, par le Rwanda.
« Il ne faut plus penser aux élections. Est-ce qu’il y a un projet d’élections en Ukraine ? », a-t-il rétorqué à un journaliste qui l’interrogeait sur l’échéance présidentielle de 2028. Par cette analogie, le DG de l’ISPT assimile la situation dans l’Est de la RDC à un état de guerre ouverte nécessitant une unité nationale et une continuité dans la direction de l’État.
« Quand une maison est en feu, on ne se réunit pas pour élire un nouveau chef des pompiers. On soutient celui qui est en train de combattre les flammes avec les moyens dont il dispose », a-t-il illustré.
Une position qui divise
Cette prise de position, perçue comme un soutien à une prolongation du mandat du président Tshisekedi au-delà de 2028, ne fait pas l’unanimité. Les partisans y voient un pragmatisme patriotique face à une menace existentielle. L’opposition et la société civile, quant à elles, dénoncent une tentative de saper les principes démocratiques et la Constitution.
« La démocratie n’est pas un luxe pour les temps de paix. Elle est la colonne vertébrale de la légitimité et de l’unité même dont le pays a besoin pour résister », a réagi Me Dieudonné Nkulu, avocat et figure de l’opposition congolaise.
Le contexte régional : la variable Kagame
Le cœur de l’argument du professeur Kabasele réside dans son analyse de la géopolitique régionale. Pour lui, la longévité au pouvoir de Paul Kagame, réélu en 2024 avec 99% des voix et sans limitation de mandat, impose une reconfiguration stratégique à ses voisins.
« Nous faisons face à un régime à Kigali qui pense en termes de décennies, avec une politique étrangère agressive et constante. Y répondre par des changements fréquents de leadership à Kinshasa, avec à chaque fois une période d’apprentissage et de réajustement, serait une faute stratégique majeure », a-t-il développé.
Cette vision défend l’idée d’une stabilité prolongée comme atout stratégique, dans un conflit qui dépasse, selon lui, le cadre militaire pour devenir une guerre d’usure et de volonté politique.
Les défis d’une telle proposition
Juridiquement, la Constitution congolaise limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Félix Tshisekedi, élu en 2018 et réélu en décembre 2023, achèvera son deuxième et dernier mandat en 2028. Toute modification de cette règle nécessiterait une révision constitutionnelle, une procédure lourde et politiquement inflammable.
La communauté internationale, partenaires traditionnels de la RDC, serait également peu encline à soutenir un tel glissement, prônant généralement le respect des transitions démocratiques.
Le professeur Kabasele, conscient de ces écueils, maintient cependant que les circonstances exceptionnelles appellent à une réflexion exceptionnelle. « L’histoire jugera nos actions à l’aune de notre capacité à préserver la nation, pas à organiser des scrutins dans un territoire fracturé », conclut-il.
Le débat, lui, est désormais ouvert sur la place publique, posant une question fondamentale : la survie de l’État prime-t-elle sur les règles normales de la démocratie électorale en temps de crise sécuritaire prolongée ? La réponse des Congolais, dans les années à venir, sera déterminante pour l’avenir du pays.



