
Alors que le conflit armé dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) continue de faire des milliers de victimes, une autre réalité, longtemps passée sous silence, émerge au Rwanda. Selon une enquête récente de la Deutsche Welle (DW), de nombreuses familles rwandaises pleurent, dans le secret et la crainte, des soldats morts sur le front congolais, malgré les démentis officiels persistants de Kigali quant à une implication militaire directe.
Des pertes humaines dissimulées derrière le secret d’État
Entre mars et octobre 2025, le ministère rwandais de la Défense a publié à plusieurs reprises des communiqués appelant au recrutement de nouveaux soldats, une situation jugée inhabituelle dans ce pays. Pour plusieurs observateurs, ces appels renforcent les conclusions de rapports des Nations unies selon lesquels le Rwanda aurait déployé entre 4 000 et 7 000 soldats sur le sol congolais, en appui au mouvement rebelle M23, actif dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Officiellement, Kigali rejette ces accusations. Pourtant, des éléments concordants, notamment des témoignages familiaux et des analyses indépendantes, viennent nourrir les soupçons d’un engagement militaire coûteux en vies humaines.
Des témoignages poignants de familles endeuillées
La DW rapporte le témoignage bouleversant d’un proche d’un soldat rwandais mort dans l’est de la RDC. S’exprimant sous couvert d’anonymat, il décrit une cérémonie funéraire menée dans la plus stricte discrétion par l’armée, en présence de seulement deux membres de la famille.
« On nous a montré le corps de mon petit frère, le visage entièrement couvert, comme pour dissimuler les impacts de balle. Après l’enterrement, on nous a ordonné de garder le silence », confie-t-il.
Le traumatisme psychologique est lourd : son frère aîné, profondément affecté par la scène, a dû être interné dans un centre psychiatrique. D’autres familles affirment n’avoir appris la mort de leurs proches que par des camarades de combat, sans notification officielle de l’État.
Des preuves satellitaires accablantes
Ces récits font écho au rapport de Human Rights Watch, publié en septembre 2025, qui révèle une augmentation significative du nombre de tombes au cimetière militaire de Kanombe, à Kigali.
Selon l’analyse d’images satellitaires, plus de 400 nouvelles tombes y auraient été creusées entre décembre 2024 et juillet 2025, une période correspondant à l’intensification des combats dans l’est de la RDC.
Malgré ces éléments, les autorités rwandaises continuent de nier toute corrélation entre ces enterrements et les opérations militaires en territoire congolais.
Indifférence officielle et compensation financière controversée
Les familles endeuillées dénoncent un climat de peur et de silence imposé par les autorités. Le deuil, selon leurs témoignages, est non seulement confisqué, mais aussi accompagné de pressions psychologiques.
« L’État devrait permettre aux familles de pleurer leurs morts dignement. Être obligé de garder le silence sur une telle perte est profondément traumatisant », déplore un témoin interrogé par la DW.
En guise de dédommagement, le gouvernement rwandais proposerait une compensation de deux millions de francs rwandais, soit environ 1 160 euros, une somme jugée dérisoire par certaines familles au regard du sacrifice humain consenti.
Kigali face à ses contradictions
Interrogé sur ces accusations, le porte-parole de l’armée rwandaise, le général Ronald Rwivanga, a éludé la question, la qualifiant de « politique » et renvoyant la responsabilité aux autorités congolaises.
Cependant, un tournant discursif semble s’opérer. Récemment, l’ambassadrice du Rwanda aux États-Unis, Mathilde Mukantabana, a reconnu devant le Congrès américain l’existence d’une « coordination sécuritaire » entre Kigali et l’Alliance Fleuve Congo (AFC/M23), marquant une admission partielle de l’implication rwandaise.
Un conflit aux répercussions régionales profondes
Alors que les combats se poursuivent en RDC, cette révélation met en lumière une dimension souvent occultée du conflit : son coût humain au-delà des frontières congolaises. Le deuil silencieux des familles rwandaises souligne l’ampleur régionale de la crise et pose la question de la transparence, de la responsabilité étatique et du respect des droits humains dans la gestion des conflits armés.



