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La guerre des protocoles : Tshisekedi adresse ses condoléances au Kenya… sans son président

 Alors que la communauté internationale et africaine en particulier unissait sa voix pour rendre un dernier hommage à Raila Odinga, décédé le 15 octobre en Inde, un détail dans le message de condoléances du Président congolais Félix Tshisekedi n’est pas passé inaperçu dans les chancelleries et parmi les observateurs avertis des relations internationales. Une omission perçue comme un coup de froid diplomatique révélateur de l’état des relations entre Kinshasa et Nairobi.

Dans un communiqué officiel publié le 16 octobre, le Président Tshisekedi a exprimé sa « profonde tristesse » suite à la disparition de l’ancien Premier ministre kényan, saluant en lui « un exemple de résilience et de courage » et son « rôle crucial dans la promotion de la paix ». Des mots forts et respectueux, conformes aux usages diplomatiques en pareilles circonstances.

Cependant, la structure même du message de condoléances a suscité les commentaires. Le chef de l’État congolais a adressé ses « sincères condoléances à la famille de l’illustre disparu, au peuple et aux leaders politiques kenyans ». Une formulation standard, mais qui, de manière frappante, omet de mentionner explicitement son homologue direct, le Président de la République du Kenya, William Ruto.

Une omission stratégique dans le langage codé de la diplomatie

Dans le langage très normé et symbolique des relations entre États, un tel oubli est rarement anodin. S’adresser au « peuple » et aux « leaders politiques » en général, sans inclure le chef de l’État en titre, est largement interprété comme un signe de défiance, de mécontentement ou une volonté de marquer une distance. C’est une manière de court-circuiter le protocole officiel pour exprimer un froid sans avoir à le formuler ouvertement.

Cette absence de mention est d’autant plus significative qu’elle contraste avec la pratique diplomatique courante, qui veut que l’on présente ses condoléances à la nation endeuillée via son premier représentant.

Les racines d’un refroidissement latent

Les relations entre les deux pays, et par extension entre les deux présidents, traverseraient une zone de turbulence depuis plusieurs mois. Les sources proches du dossier évoquent plusieurs points de friction :

  1. Les différends sécuritaires dans la région des Grands Lacs : La Rongo reprocherait au Kenya, membre clé des forces régionales d’observation est-africaines, une approche jugée parfois trop conciliante ou insuffisamment ferme vis-à-vis des groupes armés opérant dans l’Est du Congo.
  2. Les intérêts économiques concurrents : La rivalité pour le leadership économique en Afrique de l’Est et centrale, notamment concernant les corridors logistiques et l’exploitation des ressources, pourrait également être un facteur.
  3. Les alignements diplomatiques divergents : Sur certaines questions internationales ou dans des enceintes multilatérales, les positions de Nairobi et de Kinshasa n’auraient pas toujours été alignées, créant des frustrations.

Le message de condoléances du Président Tshisekedi, en passant sous silence William Ruto, serait donc la manifestation publique d’un mécontentement jusqu’ici contenu. C’est une manière pour Kinshasa d’envoyer un signal fort sans recourir à une déclaration hostile frontale, utilisant le cadre formel d’un hommage pour signifier un désaccord politique profond.

Conséquences et réactions attendues

Cette « diplomatie des condoléances » place désormais le ballon dans le camp de William Ruto. La manière dont Nairobi réagira – ou ignorera – cet incident protocolaire sera scrutée avec attention. Une réponse officielle du gouvernement kényan, si elle a lieu, pourrait soit chercher à apaiser, soit confirmer la fracture.

Cette situation pourrait avoir des implications sur la coopération bilatérale, notamment dans les domaines sécuritaire et économique, à un moment où la stabilité de la région des Grands Lacs reste plus que jamais un enjeu crucial.

Alors que l’Afrique pleure un de ses grands leaders, la politique, elle, semble ne jamais faire de pause. Le silence autour d’un nom dans un communiqué en dit souvent plus long qu’un long discours, et celui concernant le Président Ruto résonne aujourd’hui comme un gong annonciateur d’une crise diplomatique ouverte entre les deux capitales.

Par Coco Kingson Cabamba

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