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Paul Kagame requalifie le conflit de l’Est congolais en contentieux historique et géopolitique

Le président rwandais Paul Kagame a récemment tenu des propos qui redéfinissent en profondeur la lecture du conflit armé persistant dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), notamment dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Pour la première fois avec une telle clarté, le chef de l’État rwandais a laissé entendre que l’insécurité chronique dans cette partie du territoire congolais ne saurait être expliquée uniquement par l’action de la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23).

Selon Paul Kagame, la crise actuelle s’inscrit dans une problématique bien plus ancienne, dont les origines remonteraient au découpage territorial opéré à l’époque coloniale. Il avance que certaines zones aujourd’hui administrées par la RDC auraient été rattachées, de manière arbitraire, au Congo belge, alors qu’elles relèveraient historiquement de l’espace rwandais. Une telle analyse remet, même de façon implicite, en question la légitimité des frontières héritées de la colonisation, pourtant consacrées par le droit international et reconnues par les accords régionaux africains.

Par cette déclaration, le président rwandais élargit sensiblement le cadre d’interprétation du conflit. Celui-ci n’apparaît plus comme une crise interne congolaise ou une insurrection armée localisée, mais comme l’expression d’un différend historique et géopolitique non résolu entre États de la région des Grands Lacs. Dans cette optique, le M23 ne serait plus l’acteur central du conflit, mais plutôt l’un des éléments visibles d’un problème structurel plus vaste, lié à la configuration des frontières, aux dynamiques démographiques et aux populations transfrontalières.

Cette lecture tranche avec les discours antérieurs présentant le M23 comme un mouvement armé congolais, porteur de revendications essentiellement locales. Elle vient également renforcer la position des autorités de Kinshasa, qui soutiennent depuis plusieurs années que l’insécurité dans l’Est du pays résulte d’ingérences extérieures, et non d’un conflit strictement « congolo-congolais ». Aux yeux du gouvernement congolais, les propos de Paul Kagame constituent ainsi une reconnaissance indirecte de la dimension régionale du conflit.

Sur le plan diplomatique, cette prise de position est lourde de conséquences. En suggérant que le cœur du problème réside dans l’héritage colonial et la question des frontières, le président rwandais déplace le débat vers un terrain hautement sensible. Une telle approche risque de fragiliser davantage les initiatives de paix en cours, qu’il s’agisse des processus de dialogue avec les groupes armés, des discussions politiques internes à la RDC ou des médiations régionales soutenues par l’Union africaine et les organisations sous-régionales. Elle remet également en cause le principe fondamental de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, pilier de la stabilité des États africains depuis les indépendances.

Dans l’opinion publique congolaise, ces déclarations ont provoqué de vives réactions. Elles sont perçues par une large frange de la population comme la confirmation de soupçons persistants quant à l’existence d’un projet plus large visant à redéfinir l’équilibre territorial et stratégique dans la région des Grands Lacs. Pour de nombreux observateurs, elles soulignent surtout la complexité du conflit et l’impossibilité d’y apporter une solution durable sans une approche globale.

À l’évidence, les propos de Paul Kagame relancent le débat sur la nature réelle du conflit à l’Est de la RDC. Ils renforcent l’idée que toute issue viable ne pourra se limiter à des arrangements sécuritaires ou politiques internes, mais devra impérativement intégrer la dimension régionale, le respect du droit international et la responsabilité des États voisins. Dans un contexte déjà marqué par une forte instabilité, cette requalification du conflit ouvre une nouvelle phase, potentiellement déterminante, dans les relations entre Kinshasa, Kigali et l’ensemble de la région des Grands Lacs.

Par Coco Kingson Cabamba

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